Dukkha-Nirodha : Réflexions
Certaines traditions enseignent la Voie de l’éveil soudain. Bien que cela soit techniquement possible, selon le développement intérieur de l’individu avant de recevoir les Enseignements, il est bon de garder à l’esprit que ce n’était pas l’approche privilégiée par le Bouddha. Dans de nombreux discours, le Bouddha met en avant l’importance d’un entrainement graduel :
Mendiants, je ne déclare pas que l’éveil est atteint soudainement. Au contraire, l’éveil est atteint par un entrainement, un progrès, une pratique graduels. (Majjhima Nikāya 70, Kīṭāgirisutta, « Discours à Kitagiri »)
La manière de décrire cet entrainement varie d’un discours à l’autre, car le Bouddha s’adressait à toutes sortes de personnes. L’un des discours les plus complets sur le sujet est le suivant :
— Maitre Gautama, dans cette maison sur pilotis, nous pouvons voir une progression séquentielle jusqu’à la plus haute marche de l’escalier. Parmi les brahmanes, nous pouvons voir une progression séquentielle dans l’apprentissage des chants. Parmi les archers, nous pouvons voir une progression séquentielle dans le tir à l’arc. Parmi nous, les comptables, qui gagnons notre vie par la comptabilité, nous pouvons voir une progression séquentielle dans le calcul. Car lorsque nous obtenons un apprenti, nous lui faisons d’abord compter : « Un un, deux deux, trois trois, quatre quatre, cinq cinq, six six, sept sept, huit huit, neuf neuf, dix dix. » Nous lui faisons même compter jusqu’à cent. Est-il possible de décrire de manière similaire une formation séquentielle, une progression séquentielle et une pratique séquentielle dans cet Enseignement et cette discipline ?
— C’est possible, brahmane. Supposons qu’un habile dresseur de chevaux obtienne un excellent pur-sang. Tout d’abord, il le ferait s’habituer à porter le mors. De la même manière, lorsque le Tathāgata obtient un homme pour l’entrainement, il le guide d’abord ainsi : « Viens, mendiant, vis en accomplissant la vertu et les règles d’entrainement. Vis restreint par le code de conduite, doté d’un comportement approprié et d’un environnement convenable. Voyant le danger dans la moindre faute, entraine-toi dans les règles d’entrainement. »
Lorsque le mendiant est vertueux, le Tathāgata le guide plus loin : « Viens, mendiant, garde tes portes sensorielles. Lorsque tu vois un objet visuel avec les yeux, ne t’attache pas aux signes et aux caractéristiques de celui-ci en raison desquels, en demeurant avec la faculté visuelle non restreinte, des phénomènes mauvais et non bénéfiques de désir et de contrariété s’infiltreraient en toi. Entraine-toi à restreindre cela ; garde la faculté visuelle et amène la restriction de la faculté visuelle. Lorsque tu entends un son avec l’oreille (…) Lorsque tu sens une odeur avec le nez (…) Lorsque tu goûtes une saveur avec la langue (…) Lorsque tu touches un contact avec le corps (…) Lorsque tu perçois un phénomène avec l’esprit, ne t’attache pas aux signes et aux caractéristiques de celui-ci en raison desquels, en demeurant avec la faculté mentale non restreinte, des phénomènes mauvais et non bénéfiques de désir et de contrariété s’infiltreraient en toi. Entraine-toi à restreindre cela ; garde la faculté mentale et amène la restriction de la faculté mentale. »
Lorsque le mendiant a ses portes sensorielles gardées, le Tathāgata le guide plus loin : « Viens, mendiant, sois modéré dans ta nourriture. Mange avec réflexion et attention : non pas pour le divertissement, l’indulgence, l’embellissement ou l’ornement, mais seulement pour soutenir ce corps, éviter la douleur et soutenir la vie de renoncement. De cette manière, je mettrai fin à l’ancien inconfort et ne donnerai pas naissance à un nouvel inconfort, et je vivrai sans reproche et à l’aise. »
Lorsque le mendiant mange avec modération, le Tathāgata le guide plus loin : « Viens, mendiant, sois constamment vigilant. Pendant la journée, purifie ton esprit des états obstructifs en marchant ou en étant assis. Pendant la première veille de la nuit, purifie ton esprit des états obstructifs en marchant ou en étant assis. Pendant la deuxième veille de la nuit, tu devrais te coucher dans la posture du lion, sur le côté droit, en plaçant un pied sur l’autre, réfléchi et conscient, ayant fixé l’intention de te lever. Après t’être levé dans la dernière veille de la nuit, continue de purifier ton esprit des états obstructifs en marchant ou en étant assis. »
Lorsque le mendiant est constamment vigilant, le Tathāgata le guide plus loin : « Viens, mendiant, agis avec attention et conscience. Agis avec conscience en sortant et en revenant ; en regardant devant et sur le côté ; en pliant et en étendant les membres ; en portant la robe extérieure, le bol et les robes ; en mangeant, buvant, mâchant et goûtant ; en urinant et déféquant ; en marchant, en se tenant debout, en s’asseyant, en dormant, en se réveillant, en parlant et en gardant le silence. »
Lorsque le mendiant est doté d’attention et de conscience, le Tathāgata le guide plus loin : « Viens, mendiant, fréquente un logement isolé, un lieu sauvage, la racine d’un arbre, une colline, un ravin, une grotte de montagne, un champ de crémation, une forêt, l’air libre, un tas de paille. » Et il le fait.
Après le repas, il revient de sa tournée d’aumônes, s’assoit en tailleur, redresse son corps et établit son attention. Abandonnant le désir en ce qui concerne le monde, il demeure avec un esprit débarrassé de désir ; il purifie son esprit du désir. Abandonnant la malveillance et la haine, il demeure avec un esprit débarrassé de malveillance, compatissant pour le bien-être de toutes les créatures et de tous les êtres ; il purifie son esprit de la malveillance et de la haine. Abandonnant l’indolence et la léthargie, il demeure avec un esprit débarrassé d’indolence et de léthargie, percevant la lumière, attentif et conscient ; il purifie son esprit de l’indolence et de la léthargie. Abandonnant l’agitation et l’anxiété, il demeure sans agitation, son esprit intérieurement apaisé ; il purifie son esprit de l’agitation et de l’anxiété. Abandonnant le doute, il demeure ayant dépassé le doute, sans incertitude quant aux qualités bénéfiques ; il purifie son esprit du doute.
Il abandonne ces cinq obstacles, souillures de l’esprit qui affaiblissent la compréhension. Ensuite, complètement isolé de la sensualité, isolé des phénomènes non bénéfiques, avec pensées et réflexion, avec la joie et le bien-être nés de l’isolation, il demeure ayant atteint la première méditation. Avec l’apaisement de la pensée et de la réflexion, avec la confiance intérieure et le samādhi [non-agitation] de l’esprit, sans pensée ni réflexion et avec la joie et le bien-être nés du samādhi, il demeure ayant atteint la deuxième méditation. Avec l’affaiblissement de la joie, il demeure équanime, attentif et conscient, éprouvant du bien-être avec le corps. Il demeure ayant atteint la troisième méditation, à propos de laquelle les nobles disent « On demeure équanime, attentif et à l’aise. » Avec l’abandon du confort et de l’inconfort, et avec la fin des joies et des contrariétés antérieures, sans confort ni inconfort, avec la pureté de l’équanimité et de l’attention, il demeure ayant atteint la quatrième méditation.
C’est ainsi que j’instruis les mendiants qui sont des apprentis, qui n’ont pas atteint leur objectif, mais vivent en aspirant à la sécurité suprême contre le mal-être. » (Majjhima Nikāya 107, Gaṇakamoggallānasutta, « Avec Moggallāna le comptable »)
Cet entrainement graduel n’est rien d’autre que « l’Octuple Sentier » présenté d’une autre manière. Pour le Bouddha, cet entrainement est graduel dans le sens où il ne faut passer à l’étape suivante qu’au moment où l’étape en cours est pleinement maitrisée.
Lorsque l’on comprend que l’Octuple Sentier est un tel entrainement graduel, on saisit mieux pourquoi certains pratiquants n’ont pas le sentiment de progresser sur la Voie. C’est parce qu’ils n’accordent pas l’importance nécessaire à cette progression graduelle et aux étapes plus « rudimentaires ».
De nombreuses personnes voudraient commencer par la pratique de la méditation, alors que c’est le point culminant de l’entrainement graduel. Ils en oublient la toute première étape : le développement de la perspective juste à travers la compréhension de la parole du Bouddha, suivie du respect de la vertu (vue comme un entrainement à part entière visant à commencer à réduire le désir en nous), de la retenue des sens, de la pratique de l’isolement, etc.
D’ailleurs, le Bouddha n’encourageait pas les apprentis récemment ordonnés à commencer directement par la méditation. Comme on peut le lire dans le discours « À Andhakavinda » (Aṅguttara Nikāya 5.114.12, Andhakavindasutta), le Bouddha conseille aux nouveaux mendiants de développer cinq pratiques : suivre les règles monastiques (vertu), garder les facultés sensorielles (retenue des sens), limiter la parole, vivre dans la solitude (isolement) et développer la perspective juste (écouter l’enseignement et essayer de le comprendre). On peut voir que la méditation ne fait pas partie de ces cinq pratiques essentielles pour les débutants.
Bien entendu, cela ne signifie pas que la méditation soit inutile ou inefficace à ce stade. Il s'agit simplement de distinguer, selon l’enseignement du Bouddha, ce qui est indispensable de ce qui est facultatif à chaque étape du chemin. Un débutant qui méditerait quotidiennement sans chercher à dompter son esprit par au moins un précepte passerait complètement à côté de la pratique juste. À l'inverse, celui qui comprend que l'éveil repose sur un entraînement graduel, fondé d'abord sur la vertu et la discipline, tout en s’initiant à la méditation s'inscrit pleinement dans la Voie correcte.
Dukkha-Nirodha :
méditations bouddhistes à Ciney
Localisation
N°1 Route d’Auwez 5590 Ciney
Contact