Dukkha-Nirodha : Réflexions
La doctrine de l’origine dépendante est centrale dans le bouddhisme.
Le Bouddha a déclaré : « quiconque voit l’origine dépendante voit l’Enseignement ; quiconque voit l’Enseignement voit l’origine dépendante. » (Majjhima Nikāya 28, Mahāhatthipadopamasutta, « Le grand récit des empreintes d’éléphant »).
L’origine dépendante est donc au centre de ses Enseignements. C’est la clé de l’éveil.
Vu l’aspect central de cet Enseignement, il est naturel qu’il suscite des controverses. Néanmoins, ce qui pose le plus problème est l’interprétation du sens de quelques termes de la chaine de douze liens de conditionnalité qui accompagnent habituellement la formule générale de l’origine dépendante.
Or, le plus important est de comprendre la formule générale et non nécessairement le cas spécifique des douze liens. Il faut comprendre ce que le Bouddha entendait par origine dépendante dans son sens large. Une fois cela compris, on peut mieux interpréter les exemples plus particuliers, dont la chaine des douze liens.
Voici un passage célèbre où le Bouddha décrit le principe de l’origine dépendante à une personne confuse à propos de la véracité des vies passées et de l’existence après la mort :
Udāyī, laisse tomber le passé et le futur, je vais te présenter l’Enseignement : quand ceci est présent, cela l’est aussi ; quand ceci apparait, cela apparait. Quand ceci n’est pas présent, cela ne l’est pas ; avec la cessation de ceci, cela cesse également. (Majjhima Nikāya 79, Cūḷasakuludāyisutta, « Le discours plus court avec Sakuludāyī »).
Cette déclaration peut paraitre cryptique. En réalité, ce que le Bouddha décrit est la présence simultanée de deux choses : l'une ne peut exister sans l'autre (comme le désir et le mal-être). C’est à ce principe éternel que le Bouddha s’est éveillé. Et, en effet, quand on le pénètre pleinement, on perçoit la Voie du Bouddha.
Par exemple, vous pourriez contempler un magnifique paysage. La présence de cette vision n’est possible que grâce à la présence de vos yeux. Si la moindre chose arrive à vos yeux et qu’ils périssent, votre vision disparait instantanément et pour toujours. Il en va de même pour tous vos sens qui dépendent de leurs organes respectifs. Ces organes des sens reposent eux-mêmes sur un corps en bonne santé, mais aussi sur les objets des cinq sens.
En quoi cette observation est-elle révolutionnaire ? C’est parce que c’est la seule manière d’atteindre la cessation du mal-être. Il faut voir ici et maintenant que le mal-être dépend de la « soif », du désir :
Quand la « soif » est présente, le mal-être est présent. Quand la « soif » n’est pas présente, le mal-être n’est pas présent. Si notre esprit est en proie à des désirs peu intenses, le mal-être est faiblement présent. Si le désir est insatiable, alors l’esprit subit une vraie agonie mentale.
Ce principe d’origine dépendante permet aussi d’arriver à une juste compréhension du non-soi, qui est l’une des clés de l’éveil et de la libération.
Il s’agit de voir que « ceci » (ex. : notre égo en ce moment même) dépend de « cela » qui est complètement hors de notre contrôle. En d’autres termes, de voir que ce que l’on considère comme notre soi dépend de choses qui, elles, sont non-soi. Tout ce que l’on considère comme « moi » ou « mien » dépend d’éléments qui peuvent cesser à tout instant et que l’on ne contrôle pas du tout. Or, ces éléments sont la base de notre égo. Notre égo dépend d’eux et non l’inverse. Par exemple, pourrions-nous continuer à rêver du futur, planifier telle ou telle activité, si nos poumons cessaient de fonctionner correctement ou si l’oxygène se raréfiait ? Il en va de même pour nos organes, nos cellules, etc.
C’est ce même concept que le mendiant Nandaka aborde dans la déclaration suivante :
Supposons qu’il y ait un grand arbre debout avec un tronc solide. Les racines, le tronc, les branches, les feuilles et l’ombre sont tous impermanents et périssables. Maintenant, supposons que quelqu’un dise : « Il y a un grand arbre debout avec un tronc solide. Les racines, le tronc, les branches et les feuilles sont tous impermanents et périssables. Mais l’ombre est permanente, durable, éternelle et impérissable. » Parlerait-il correctement ?
« Non, Vénérable. Pourquoi cela ? Parce que les racines, le tronc et les branches de cet arbre sont tous impermanents et périssables, sans parler de l’ombre. »
« De la même manière, si quelqu’un disait : « Ces six domaines des sens extérieurs sont impermanents. Mais le ressenti, qu’il soit agréable, douloureux ou neutre, que j’éprouve en raison de ces six domaines des sens extérieurs est permanent, durable, éternel et impérissable. » Parlerait-il correctement ? »
« Non, Vénérable. Pourquoi cela ? Parce que chaque type de ressenti nait en fonction de la condition correspondante. Lorsque la condition correspondante cesse, le ressenti approprié cesse également. » (Majjhima Nikāya 146, Nandakovādasutta, « Le récit de l’instruction de Nandaka »)
Notre égo est comme l’ombre de cet arbre.[1] Il n’a pas d’existence indépendante. Il dépend de conditions impermanentes et que nous ne contrôlons pas.
Voir l’origine dépendante permet donc de discerner l’absence de contrôle inhérent à tout ce que l’on considère comme notre égo ou appartenant à notre égo. Vous pourriez faire tout ce que vous voulez, vous ne pourriez pas empêcher à cent pour cent que quelque chose n’arrive à l’une de ces fondations, de ces conditions, dont la perception de vos cinq sens (et donc votre égo) dépendent.
Revenons à nos yeux. En général, nous croyons, consciemment ou non, que la vision offerte par nos yeux est notre vision. On pense que cette vision est à nous ou fait partie de nous. Elle nous appartient. En effet, si ce n’est pas à nous, à qui d’autre alors ?
Or, elle ne peut exister sans un œil fonctionnel. Littéralement, nous pourrions la perdre à tout instant. Ce ne sont pas les possibilités qui manquent : thrombose, blessure volontaire ou involontaire, maladie dégénérescente, accident, etc. Nous sommes impuissants : nous ne pouvons pas être vraiment certains que nous ne perdrons pas la vue dans un avenir proche ou même immédiat. Parce que nous ne discernons pas que cette vision ne peut pas nous appartenir et ne nous a jamais appartenu, nous nous lamentons le jour où nous la perdons. Et peut-on considérer comme notre égo, notre possession ou notre essence quelque chose qui peut nous être retiré à tout instant et que nous ne contrôlons pas vraiment ?
Le sage qui s’aperçoit de cela lâche prise de sa propre existence.
[1] Le discours parle avant tout de l’impermanence des ressentis, mais j’extrapole la logique ici au « soi », l’égo.
Dukkha-Nirodha :
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