Dukkha-Nirodha : Réflexions
Lors de notre dernière réflexion, nous avons abordé en détail l’octuple sentier, la 4e noble vérité. Nous avons notamment vu que celui-ci commençait par la perspective juste. Celle-ci vient en premier et il n’y a pas de Voie sans elle. Nous avons parlé en détail des 4 nobles vérités qui représentent le fondement de cette perspective juste. On pourrait s’arrêter là, c’est techniquement suffisant. C’est le minimum à comprendre et maîtriser.
Néanmoins, il est bénéfique de pousser un peu plus loin cette notion de perspective juste. Et pour ce faire, il peut être utile d’aborder le concept, dur à accepter en Occident, de la renaissance.
Le soir de son éveil, le Bouddha a eu deux visions : ses vies passées et la renaissance des autres êtres.
Lorsque l'esprit fut ainsi concentré, purifié, clair, sans défaut, débarrassé de souillures, flexible, malléable, stable, et arrivé à l'imperturbabilité, je l'ai dirigé vers la connaissance de me remémorer mes vies passées. Je me suis rappelé mes multiples vies passées, c’est-à-dire une naissance, deux... cinq, dix... cinquante, cent, mille, cent-mille, de nombreux éons de contraction cosmique, de nombreux éons d'expansion cosmique, de nombreux éons de contraction et d'expansion cosmiques : « Là j'avais tel nom, j’appartenais à tel clan, j’avais telle apparence. Telle était ma nourriture, telle mon expérience du plaisir et de la douleur, telle la fin de ma vie. Décédant de cet état, j'ai ressurgi là. Là aussi j'avais tel nom, j’appartenais à tel clan, j’avais telle apparence. Telle était ma nourriture, telle mon expérience du plaisir et de la douleur, telle la fin de ma vie. Décédant de cet état, j'ai ressurgi ici. » C'est ainsi que je me suis souvenu de mes multiples vies passées dans leurs modes et détails.
(…)
J’ai dirigé mon esprit vers la connaissance de la manière dont les êtres meurent et renaissent. J'ai vu — au moyen de l'œil divin, purifié et surpassant l'humain — des êtres en train de décéder et de réapparaitre, et j'ai discerné en quoi ils sont inférieurs et supérieurs, beaux et laids, fortunés et infortunés en accord avec leurs actions: « Ces êtres — qui furent dotés de mauvaise conduite en corps, paroles et esprit, qui insultèrent les nobles personnes, soutinrent des vues erronées et entreprirent des actions sous l'influence de vues erronées — à la dissolution du corps, après la mort, ont réapparu dans le plan de la privation, la mauvaise destination, les domaines inférieurs, en enfer. Mais ces êtres — qui furent dotés de bonne conduite en corps, paroles, et esprit, qui n'insultèrent pas les nobles personnes, qui soutinrent des vues correctes et entreprirent des actions sous l'influence de vues correctes — à la dissolution du corps, après la mort, ont réapparu dans de bonnes destinations, dans un monde céleste. » (Majjhima Nikāya 4, Bhayabheravasutta, « Le récit des craintes et des raisons d’avoir peur »)
Pour des personnes d’origine occidentale ayant reçu une éducation athée et scientifique, il est difficile d’accepter ces révélations. Certains bouddhistes occidentaux choisissent même d’y renoncer ou, plus rarement, de sous-entendre que le Bouddha ne parlait pas de renaissance au sens littéral. D’ailleurs, si l’on commence à décortiquer exactement ce que le Bouddha dit, on peut se poser des questions… Se souvient-il uniquement de vies humaines ? Comment est-ce possible alors que l’homme moderne n’a que 200 000 à 300 000 ans ? Et ainsi de suite.
Or, cette description revient presque chaque fois que le Bouddha relate son éveil. Pour lui, la découverte du cycle des renaissances fait partie intégrante de son Enseignement (dhamma). Pour le détail exact de ce qu’il a pu dire, il y a malheureusement 2500 ans qui nous séparent du discours originel. Est-ce que certains détails ont été modifiés, exagérés ou embellis ? Certainement. Mais ça ne change pas le fond du message : nous sommes, selon le Bouddha, coincés dans un cycle de renaissances sans commencement discernable.
La vérité à ce propos est que l’on ne sait pas. Vraiment, on ne sait pas ! Personne n’est revenu d’entre les morts pour nous dire ce qu’il s’y passait.
Cela dit, il y a bien entendu des personnes qui ont connu un arrêt complet de leur activité cardiaque et cérébrale (ligne d’électroencéphalogramme plate) et qui en sont revenues. Certaines ne se souviennent de rien. Celles qui rapportent une expérience tiennent des propos assez similaires et troublants : elles seraient restées conscientes après la mort cérébrale, un certain temps du moins. Ce constat est difficile à balayer d’un revers de la main.
Mais est-ce que cela prouve vraiment quelque chose ? Peut-être que le cerveau reste actif d’une manière encore indétectable.
Il y a aussi les nombreuses histoires d’enfants très jeunes qui semblent se souvenir d’une vie passée. Lorsqu’on s’y intéresse, on découvre que ce phénomène est plus courant qu’on ne l’imagine. Certes, la plupart des récits sont peu vérifiables, parfois même mensongers. Néanmoins, certains paraissent authentiques et résistent aux explications scientifiques, bien qu’il ne s’agisse que d’anecdotes. Après tout, personne n’a fait le voyage avec le « réincarné » pour confirmer que c’est bien la même personne.
Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’établir une vérité objective, mais simplement de montrer que certains témoignages contemporains, malgré leur nature anecdotique, ouvrent des pistes troublantes et méritent peut-être d’être pris en considération.
En réalité, vraiment, on ne sait pas. Et on ne saura jamais ! Une fois ce constat posé, la vraie question est peut-être de se demander si l’on est réellement en position de rejeter catégoriquement un tel enseignement.
Avant, je me rangeais dans ce camp. Je ne comprenais pas comment un tel phénomène pouvait être possible d’un point de vue scientifique et je rejetais donc l’idée qu’il puisse exister.
Depuis, j’ai changé d’avis : je me dis que je ne sais vraiment pas, que je ne saurai jamais et que ce n’est pas impossible que cela soit vrai. De toute façon, j’ai accepté que rien ne me convaincra à cent pour cent. Même si j’avais la même vision que le Bouddha, je me demanderais encore s’il ne s’agissait pas d’une hallucination !
Quand on contemple l’univers, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, et qu’on en découvre chaque jour la complexité, on se dit qu’on est tout de même embarqué dans un drôle de bateau. Même si l’on adopte la perspective scientifique actuelle, celle du Big Bang suivi de l’évolution cosmique et biologique, cela ne répond pas aux questions ultimes :
Qu’y avait-il avant ? D’où vient ce point initial d’explosion ? L’univers a-t-il existé sous une autre forme ? Et que se passera-t-il après celui-ci ?
Ces interrogations demeurent sans réponse, même dans le cadre des modèles les plus avancés. Cela montre bien que notre compréhension de l’existence, aussi rationnelle soit-elle, reste incomplète.
On peut néanmoins convenir d’une chose : nous vivons dans un univers d’une complexité inimaginable. Rien que le fait que nous soyons conscients en ce moment même plutôt que de ne pas exister renverse le cerveau, si on s’arrête pour vraiment y penser.
Penchons-nous d’ailleurs un instant sur cette question de l’origine de la conscience. Si vous ne vous êtes jamais intéressé à ce débat, vous ne vous rendez peut-être pas compte à quel point la perspective matérialiste peine à expliquer la nature même de la conscience.
Le matérialisme repose souvent sur une promesse : celle que, un jour, la conscience s’expliquera par la seule complexité du cerveau. Mais cette promesse reste sans fondement concret. On parle parfois de « matérialisme de la promesse » : une croyance selon laquelle l’explication viendra plus tard, sans qu’aucune donnée ne montre que la conscience puisse effectivement émerger d’un processus purement physique. Lorsqu’on demande pourquoi une activité neuronale devrait produire une expérience intérieure plutôt que rien du tout, les réponses se dérobent.
En physique fondamentale, on sait aujourd’hui que les entités élémentaires censées constituer le monde (électrons, quarks, muons, etc.) ne possèdent pas d’existence autonome. Elles ne « deviennent réelles » qu’au moment de la mesure. Avant l’observation, il est impossible de dire qu’un électron se trouve à un endroit précis : il n’existe pas encore comme particule. Autrement dit, le monde mesuré n’est pas le monde en soi, mais le résultat d’une interaction avec lui. Il faut bien admettre que le monde avant observation n’est peut-être pas « physique » au sens ordinaire du terme : le physique semble être ce qui apparaît après que quelque chose a été mesuré ou perçu.
Même les neurosciences, censées renforcer le matérialisme, fournissent des résultats troublants. Si la conscience est produite par le cerveau, alors toute expérience devrait s’accompagner d’une activité cérébrale correspondante, et une expérience plus riche d’une activité plus intense. Or, c’est parfois l’inverse. Nous avons déjà abordé les expériences de mort imminente mais ce n’est pas tout. Les substances psychédéliques, par exemple, provoquent des expériences d’une intensité et d’une profondeur exceptionnelles, souvent décrites comme les plus marquantes d’une vie, alors même qu’elles réduisent significativement l’activité du cerveau, notamment dans les régions associées au « moi ». Le même phénomène s’observe lors de pertes partielles de conscience dues à des lésions cérébrales : l’activité diminue, mais le vécu, lui, peut devenir plus vaste, plus lumineux, plus libre. Si la conscience n’était qu’un simple produit de la matière, ces contre-exemples ne devraient tout simplement pas exister.
Avec ces réflexions, il ne s’agit pas de prouver au-delà de tout doute que le matérialisme est faux, mais plutôt de reconnaître qu’il repose sur des bases très incomplètes. Affirmer qu’il a définitivement clos la question de la conscience revient à confondre hypothèse et certitude. En réalité, rien n’est certain. Mais si l’on admet ne fût-ce que la possibilité que la perspective matérialiste soit peut-être fausse, alors la notion de renaissance cesse d’être absurde. Elle ne devient pas une vérité démontrée, mais elle retrouve au moins sa place dans le champ du pensable.
Si la réalité que nous connaissons est dépendante de la conscience pour exister, il n’y a rien d’improbable à ce qu’il existe d’autres plans de réalité, d’autres niveaux de manifestation, tout aussi réels pour les formes de conscience qui les expérimentent. Les « autres royaumes » dont parlent les textes bouddhiques deviennent alors non seulement concevables, mais même cohérents avec ce que la science moderne découvre lorsqu’elle explore les fondations de la matière.
C’est pour toutes ces raisons que, pour moi, la renaissance n’est pas un concept réellement et complètement impossible. Il serait clairement prématuré, en l’état de nos connaissances, de trancher en faveur de cette impossibilité. C’est incertain, tout simplement.
Admettre cette incertitude ne résout rien, bien entendu. Cela évite simplement de fermer la porte trop vite.
De toute façon, le Bouddha décourageait ce genre de questionnement sur l’origine du cosmos ou encore la nature ultime de la conscience. Ces interrogations font partie des impondérables qui ne peuvent mener qu’à la frustration et à la vexation. Pour le Bouddha, on peut arriver par soi-même à la conviction que, de toutes les options possibles, croire en une vie après la mort est la plus sensée. C’est ce qu’il nous explique dans le « Discours aux Kalamas de Késsapoutta ».
Dans ce discours, le Bouddha vient d’arriver dans le village de Késsapoutta dont les habitants, les Kalamas, sont rongés par le doute. En effet, trop de sages sont venus leur présenter leurs doctrines et ils ne savent plus quoi penser. Au lieu de leur donner son propre enseignement, il leur explique comment discerner par eux-mêmes les enseignements qui méritent d’être suivis de ceux qui ne le méritent pas.
Entre autres, le Bouddha présente quatre « assurances » qu’une personne vertueuse peut avoir si elle mène sa vie selon les directives des sages qui prétendent qu’il y a bien des conséquences à nos actions au-delà de cette vie :
Un tel noble disciple, Kalamas, qui a un esprit ainsi dénué d'hostilité, un esprit ainsi dénué de malveillance, un esprit ainsi sans souillure, un esprit ainsi purifié, est parvenu à quatre assurances dans ce monde visible :
« S'il y a un autre monde, s'il y a un fruit et un résultat aux bonnes et aux mauvaises actions, alors, au moment de la dissolution du corps, après la mort, je réapparaitrai dans une bonne destination, dans un monde paradisiaque. » Voici la première assurance à laquelle il est parvenu.
« S'il n'y a pas d'autre monde, s'il n'y a pas de fruit ni de résultat aux bonnes et aux mauvaises actions, alors, étant sans hostilité, sans malveillance ni tracas, je m'occupe de moi-même dans ce monde visible avec bien-être. » Voici la deuxième assurance à laquelle il est parvenu.
« Si le mal échoit à celui qui le fait, je n'ai l'intention de faire aucun mal. Puisque je ne réalise aucune action mauvaise, comment est-ce que je pourrais être touché par le mal ? » Voici la troisième assurance à laquelle il est parvenu.
« Si le mal ne revient pas à celui qui le fait, alors, je me vois moi-même purifié dans les deux cas. » Voici la quatrième assurance à laquelle il est parvenu. (Aṅguttara Nikāya 3.65, Kesaputtiya, « Discours aux Kalamas de Késsapoutta »)
En d’autres termes, le Bouddha explique que se comporter comme si l’on récoltera le fruit de nos bonnes et mauvaises actions dans une autre vie est à la fois avantageux ici et maintenant et dans une hypothétique prochaine existence. Ne sachant pas ce qu’il en est, il est donc plus sage d’écouter le Bouddha !
En outre, il peut être intéressant de noter que nous ne ferons jamais l’expérience d’avoir eu tort si nous croyons en une continuité après la mort.
En effet, s’il n’y a pas de continuité, nous cessons d’exister. C’est comme si nous n’avions jamais existé. À aucun moment nous ne pourrons penser « Mince, je me suis trompé ». Subjectivement, cela donnerait l’impression suivante : « J’existe », « J’existe », « J’existe », puis soudainement comme si nous n’avions jamais existé sans avoir même conscience de ce changement. Ce n’est même pas le vide, le néant, le noir total.
À quoi bon, dès lors, adopter cette croyance, surtout si elle nous pousse à toutes sortes d’excès en invoquant l’argument « on ne vit qu’une fois » ? Ce sont ces mêmes excès à propos desquels les sages qui enseignent l’existence après la mort nous mettent en garde, ces mêmes excès qui mènent au « plan de la privation », à une « mauvaise destination », aux « domaines inférieurs » après la mort, selon le Bouddha.
Personnellement, j’ai fait mon choix, et c’est pour cela que ma croyance est inébranlable. Je n’ai rien vu. Fondamentalement, je ne sais pas. Je n’essaierai pas de convaincre qui que ce soit que je sais. Néanmoins, je choisis de le croire, dans mon propre intérêt, et parce que c’est le choix le plus rationnel de mon point de vue.
En effet, nous ne pouvons avoir conscience que de l’existence d’une continuité. L’option contraire nous est inaccessible. C’est la seule chose dont nous pourrons faire l’expérience, la seule chose à laquelle il faut s’attendre. Vraiment : contemplez cela profondément. Vous ne pourrez qu’avoir raison de le croire. Le « vous » qui aurait eu tort d’y croire ne s’en rendra jamais compte. Vous décéderez et vous vous apercevrez qu’il y a bien une continuité. Vous pouvez être certain que c’est qui se manifestera à votre conscience, vu que l’opposé ne peut être perçu.
Il vaut donc mieux se préparer à cette éventualité et vivre en accord avec cette possibilité !
De toute façon, cette croyance doit aussi être vue comme un radeau nous permettant d’atteindre « l’autre rive » du Nirvana, comme les autres enseignements du Bouddha. Elle offre une perspective qui peut nous aider à suivre l’enseignement et à trouver la force de mobiliser l’effort juste qui doit être entrepris. Ce n’est pas une croyance à laquelle il faut s’attacher indéfiniment. Le Bouddha nous encourage à ne nous attacher à aucune croyance. C’est du moins le sommet à atteindre au terme de son entrainement graduel.
Dukkha-Nirodha :
méditations bouddhistes à Ciney
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N°1 Route d’Auwez 5590 Ciney
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