Dukkha-Nirodha : Réflexions
Rappel des notions vues
Jusqu’à présent, nous avons abordé les 3 premières nobles vérités :
La première noble vérité du mal-être (ou de la souffrance mentale)
La deuxième noble vérité de l’origine du mal-être, que le Bouddha cible comme étant le désir-passion, ce qu’il appelle la « soif ». Cette soif se manifeste notamment par les trois poisons : l’avidité, l’aversion et la confusion (c’est-à-dire vouloir se distraire des ressentis neutres).
La troisième noble vérité de la cessation du mal-être. Elle n’est autre que l’abandon de cette soif, d’abord momentané puis définitif.
Nous allons maintenant aborder la quatrième noble vérité, celle du chemin à suivre pour atteindre la cessation du mal-être. Il s’agit de l’octuple sentier : la perspective juste, la détermination juste, la parole juste, l’action juste, les moyens de subsistance justes, l’effort juste, la remémoration juste et le samādhi (ou la non-agitation) juste.
Premières considérations
Pour appréhender correctement cet octuple sentier, il faut d’abord bien comprendre que l’éveil enseigné par le Bouddha n’a rien de magique. Celui-ci commence par « l’entrée dans le courant », cet instant où l’on comprend soudainement ce que le Bouddha tentait jusqu’alors de nous enseigner : le désir-passion (la « soif ») et les trois poisons sont vraiment l’origine du mal-être. Ce moment de compréhension représente le premier facteur de l’octuple sentier. Notre perspective a changé.
Nous avons compris ce qu’il nous reste à faire : nous savons que cette « soif », ce désir-passion et ces trois poisons doivent être abandonnés. Ils ne disparaitront pas seuls, mais bien par notre propre effort conscient. C’est pour cela que le Bouddha compare le progrès dans la pratique au dressage d’un animal sauvage. En l’occurrence, c’est notre propre esprit que nous dressons jusqu’à ce qu’il ait complètement abandonné l’origine du mal-être. Il est crucial de garder en tête cet objectif de dressage lorsqu’on analyse l’octuple sentier.
Il est utile de savoir que la Voie du Bouddha est parfois présentée sous une autre forme : l’entrainement graduel. Cet aspect graduel est un autre composant à comprendre absolument si l’on veut s’approprier correctement la pratique. Il faut voir l’entrainement graduel et l’octuple sentier comme une sorte de pyramide. Chaque étage permet de soutenir le suivant et doit être maintenu si l’on veut que la pyramide ne s’effondre pas.
Une autre manière de visualiser cet aspect graduel est de voir l’octuple sentier comme un engrenage. Nous devons déployer les différents éléments de la pratique les uns après les autres, sans jamais revenir en arrière. Ainsi, le strict minimum du point de vue du Bouddha est d’adopter les préceptes. Si nous avons des difficultés à les respecter, c’est que notre esprit est déjà très sauvage et qu’ils constituent un premier point de dressage suffisant.
D’ailleurs, le plus probable est que nous n’ayons pas encore une perspective suffisamment juste du point de vue du Bouddha pour accepter les préceptes. À ce moment-là, il vaut sans doute mieux prendre une partie des préceptes ou les respecter uniquement certains jours du mois ou de la semaine, mais de manière stricte et sans concession ou retour en arrière possible. L’esprit est comme un petit enfant. Il se moque bien que vous lui interdisiez ceci ou cela s’il sait par ailleurs que vous cèderez à la moindre insistance de sa part.
L’entrainement graduel
Ces précisions étant faites, voici d’abord une comparaison entre l’entrainement graduel et l’octuple sentier. Lorsque le Bouddha présente l’octuple sentier, il n’insiste pas tant sur cet aspect graduel. Or, il n’y a qu’une seule Voie. L’entrainement graduel est nécessairement une autre manière de présenter l’octuple sentier. Et le Bouddha indique clairement, dans l’entrainement graduel, qu’il n’encourage son disciple à passer à l’étape suivante que lorsqu’il maîtrise pleinement celle en cours.
1. La vertu : Suivre les règles d'entraînement et le code de conduite monastique. Percevoir le danger même dans les fautes les plus légères.
2. La garde des portes sensorielles : Ne pas se laisser captiver par les signes extérieurs ou les caractéristiques des objets de nos 5 sens afin de prévenir l’apparition des trois poisons.
3. La modération dans la nourriture : Manger sans chercher le plaisir, l'esthétique ou l'orgueil.
4. La vigilance : Chasser les états obstructifs lorsqu’ils se manifestent.
5. L'attention et la conscience : Maintenir une pleine conscience dans chaque geste du quotidien (manger, s'habiller, marcher, parler, et même faire ses besoins) afin de ne laisser passer plus aucun état « non bénéfique ». C’est la vigilance à son paroxysme.
6. L'isolement et l'abandon des cinq obstacles : Chercher un lieu isolé propice à l'introspection afin d’abandonner les 5 obstacles, c’est-à-dire le désir des sens, la malveillance, l’indolence, l’agitation et le doute.
7. L'Entrée dans les états méditatifs (jhānas) : L’esprit, ayant abandonné les trois poisons, s’immerge dans des états de non-agitation de plus en plus profonds.
Ce que l’on peut remarquer, c’est que cet entrainement graduel est clairement une forme de dressage de l’esprit.
On commence par appliquer des règles à soi-même (préceptes, code monastique). Une fois que l’esprit s’est établi dans ces préceptes et qu’il ne réagit plus négativement, alors on évolue dans notre pratique en évitant de suivre nos cinq sens si nous savons qu’ils nous mènent dans la direction des trois poisons. Il s’agit d’une forme de prévention, le tout début de l’effort juste de l’octuple sentier. Cela peut par exemple se présenter si nous allons sur internet pour chercher après des soldes qui éveilleront l’avidité en nous ou bien si nous allons lire les commentaires d’un poste Facebook en sachant que cela suscitera de l’aversion et de la malveillance. À ce moment-là, nous nous abstenons d’aller dans cette direction, sachant que ces états néfastes pourraient en résulter.
À partir de là, l’étau autour de l’esprit sauvage ne fait que se resserrer jusqu’à atteindre les états méditatifs où l’esprit est complètement apaisé et libéré temporairement des trois poisons et des cinq obstacles.
L’octuple sentier en détails
Grâce à tous ces éléments préliminaires, vous pouvez maintenant comprendre l’octuple sentier. Celui-ci est composé des éléments ci-dessous.
1. La perspective juste
Il s’agit de la compréhension des quatre nobles vérités. C’est comprendre le mal-être, reconnaitre son origine, percevoir sa cessation et comprendre le cheminement qui permet d’atteindre définitivement cette cessation. Il s’agit donc aussi d’une compréhension théorique suffisante de l’octuple sentier nous permettant de commencer à avancer dans la bonne direction. Cette première étape est parfois appelée la « compréhension » ou la « vision » juste. Je préfère néanmoins utiliser le terme « perspective », car cela traduit mieux le changement qui s’opère en nous. Une fois que l’enseignement du Bouddha « clique », toute notre perspective change. Nous voyons la vie sous un angle nouveau, en particulier en ce qui concerne le mal-être et son origine.
2. la détermination juste
Cette étape découle tout naturellement de la précédente. Il s’agit du développement de la détermination de mener ce travail d’abandon du désir jusqu’au bout. Cela demande de savoir exactement ce qu’il faut faire et de trouver le courage et la motivation d’entamer ce travail exigeant. Comme je disais, l’éveil décrit par le Bouddha n’a rien de magique, transcendantal ou d’accidentel. Les disciples nobles pleinement éveillés savent exactement pourquoi ils sont libérés et ce qu’ils ont fait pour y arriver.
En particulier, le Bouddha nous encourage à développer des intentions de renoncement, de non-malveillance et de non-cruauté.
Il est crucial de garder la notion de renoncement à l’esprit. Quand on pense au Bouddhisme, on l’associe souvent à la méditation ou à la relaxation… En réalité, c’est surtout la notion de renoncement qui devrait être mise en avant. La Voie, c’est un renoncement total, mais graduel. Ce renoncement est la conséquence logique de la vision des quatre nobles vérités.
Bien sûr, ce n’est pas parce qu’on a compris et accepté les quatre nobles vérités que notre esprit est soudainement parfaitement dressé et enclin au renoncement, loin de là. C’est pour cela que l’entrainement est graduel. Cependant, un noble disciple, c’est-à-dire un disciple qui a acquis la perspective juste, sait au fond de lui-même que la Voie doit nécessairement aller dans cette direction du renoncement. Quelqu’un qui penserait avoir compris l’enseignement du Bouddha sans avoir éveillé cette étincelle de renoncement, et donc de « détermination juste », ne peut avoir été exposé qu’à une contrefaçon de l’enseignement du Bouddha, du point de vue des textes anciens.
Il est d’ailleurs intéressant de voir que cette notion de renoncement est très peu mise en avant dans le Bouddhisme moderne. Or, le Bouddha a averti que son enseignement disparaitrait uniquement avec l’apparition d’un enseignement de contrefaçon, un faux dhamma.
3. La parole juste
C’est ici que le dressage de l’esprit démarre et que nous transformons notre détermination juste en action concrète. Le Bouddha nous demande de commencer par nous abstenir de mensonges, de médisances, d’un langage grossier et de paroles futiles. Il nous demande également de ne pas semer la discorde par nos paroles, de ne pas avoir de paroles blessantes, de ne pas hausser le ton par la colère et de ne pas colporter de rumeurs. Lorsqu’on vit en société, c’est évidemment très compliqué. C’est déjà un entrainement exigeant.
4. L’action juste
Le Bouddha nous demande de suivre des règles morales strictes : ne pas tuer d’êtres vivants (respect de la vie), ne pas prendre ce qui n'est pas donné (ne pas voler) et s’abstenir d'inconduite sexuelle (ne pas causer de tort par la sexualité).
5. Les moyens d’existence justes
Cette étape nous encourage à gagner notre vie d'une manière qui ne nuit pas aux autres. Le Canon Pāli mentionne d'éviter les commerces impliquant les armes, les êtres humains (esclavage), la viande (surtout l'abattage), les poisons et les substances enivrantes.
Il ne faut pas nécessairement voir la parole juste, l’action juste et les moyens d’existence justes comme trois étapes successives. En réalité, c’est une seule et même pratique : le respect de préceptes. Vous avez d’ailleurs vu que c’est ainsi que l’entrainement graduel commence : par l’acceptation du code monastique, dans le cas des nonnes et moines.
Pour les laïques, ce sont les cinq préceptes : s’abstenir de tuer tout être vivant, de prendre ce qui n’est pas donné, d’avoir une inconduite sexuelle, de mentir et d’utiliser des substances qui troublent l’esprit (comme l’alcool ou la drogue). Pour ceux qui souhaitent s’engager plus profondément dans la pratique, ils peuvent observer les huit préceptes : l’inconduite sexuelle est remplacée par la chasteté complète et l’on ajoute l’abstention de nourriture après midi, le renoncement aux divertissements et l’usage de lits ou de sièges luxueux.
La prise de préceptes est absolument centrale dans le Bouddhisme et c’est d’ailleurs ce qui marque la conversion à cette religion : on prend refuge dans le Bouddha, le dhamma (son enseignement) et la sangha (la communauté des pratiquants) puis on accepte formellement les cinq préceptes.
Bien que ce soit le seuil minimal de la pratique pour le Bouddha, si on ne se sent pas encore capable de respecter tous les préceptes inconditionnellement et pour toujours, il vaut mieux prendre une partie des ceux-ci de manière inconditionnelle ou les prendre tous mais uniquement certains jours. L’objectif des préceptes n’est pas juste de vivre une vie morale. C’est surtout de commencer à dresser notre esprit. Ils interviennent dans cet instant de friction quand notre désir se heurte à ces règles « arbitraires » que nous lui imposons. Par exemple, nous avons tendance à mentir pour éviter l’inconfort que dire la vérité peut causer. Mais si nous avons fait le vœu solennel et irrémédiable de ne plus jamais mentir le lundi, alors nous serons forcés d’être honnêtes ce jour-là, peu importe le ressenti et le désir sous-jacent.
Les préceptes nous aident également à y voir plus clair. Notre esprit a tendance à essayer de nous duper. Il n’est pas simple de reconnaitre nos intentions basées sur le désir et les trois poisons. Ainsi, les préceptes sont nos premiers guides. Si l’une de nos intentions se heurte à un précepte, nous savons que celle-ci est non-bénéfique et doit être abandonnée.
Pour un débutant, les étapes allant de la perspective juste jusqu’aux moyens d’existence justes suffisent amplement. C’est pourquoi j’aborderai les autres branches de l’octuple sentier plus brièvement, d’autant plus que nous les décrirons en détail dans d’autres enseignements.
6. L'Effort juste
Empêcher l'apparition d'états mentaux mauvais pas encore nés.
Abandonner les états mentaux mauvais déjà présents.
Faire apparaître des états mentaux bénéfiques pas encore nés.
Maintenir et cultiver les états mentaux bénéfiques déjà présents.
7. La remémoration (ou attention) juste
Garder les enseignements du Bouddha à l’esprit à propos :
Du corps
Des ressentis (agréables, désagréables ou neutres).
Des états d'esprit (colère, calme, distraction, etc.).
Des catégories d’enseignement (surtout les cinq obstacles à abandonner et les sept facteurs d’éveil à développer)
Cette étape vise avant tout l’abandon des trois poisons et des cinq obstacles dans la continuité de l’effort juste, tout comme l’avant-dernière étape de l’entrainement graduel. C’est en partie la réponse à la question : mais quels états et pensées bénéfiques dois-je cultiver (effort juste) ?
Nous mettons notre attention et notre mémoire à profit en forçant l’esprit à voir et contempler certains aspects de la réalité qu’il occulte normalement, le tout avec l’objectif de l’aider à abandonner le désir-passion et à cultiver le renoncement et la non-agitation. On retrouve notamment l’aspect répugnant du corps (organes, sang, pus, etc.) et son dépérissement inévitable (visualisation de notre propre corps en décomposition), mais aussi la contemplation de l’impermanence des ressentis (agréables, désagréables et neutres) ou la reconnaissance des états d’esprit présents (ceux à cultiver et ceux à abandonner). C’est un mélange d’attention et de remémoration. C’est pour cela que le facteur des « pensées et réflexions » est toujours présent dans le premier état méditatif. C’est parce que c’est à l’aide de nos pensées et réflexions que nous abandonnons les cinq obstacles et cultivons la non-agitation et les autres facteurs d’éveil (comme l’effort, la joie, l’apaisement et l’équanimité). Chaque étape de l’octuple sentier mène à la suivante, progressivement et graduellement.
8. Le samādhi juste
Il correspond au développement de la non-agitation à travers quatre états méditatifs (appelés jhāna) :
1er jhāna : absence des cinq obstacles, présence de pensées et réflexions bénéfiques (remémoration juste), de joie et de bien-être.
2e jhāna : Plus de pensées et réflexions, présence de joie et de bien-être.
3e jhāna : Aucune pensée, aucune joie, présence du bien-être uniquement.
4e jhāna : Pure équanimité, l’esprit est imperturbable, plus du tout affecté par les ressentis agréables ou désagréables.
Dukkha-Nirodha :
méditations bouddhistes à Ciney
Localisation
N°1 Route d’Auwez 5590 Ciney
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