Dukkha-Nirodha : Réflexions
La question de la souffrance mentale (mal-être) est au cœur de l'enseignement du Bouddha, mais elle est souvent mal comprise. On imagine parfois que la « cessation » (Nirodha) est un état mystique lointain. Pourtant, la troisième Noble Vérité nous révèle une réalité bien plus concrète et accessible : la possibilité de mettre fin au mal-être, ici et maintenant, par un simple changement d'attitude intérieure. Dans les lignes qui suivent, nous allons explorer ce que signifie réellement « abandonner la soif » et comment ce renoncement n'est pas une privation, mais la porte d'entrée vers une paix durable.
Concernant la troisième noble vérité, le Bouddha déclare :
C'est la diminution puis la cessation complète de cette « soif ». C’est abandonner, renoncer et se libérer définitivement de cette « soif ». (…)
La cessation de la souffrance doit être constatée par soi-même.
(Samyutta Nikāya 56.11, Dhammacakkappavattanasutta, « La mise en mouvement de la roue de l’Enseignement »)
On pourrait croire que vouloir éliminer le désir — cette « soif » — revient à se dénigrer, à refouler ses envies et à mener une vie frustrée. Mais cette vision est erronée : croire cela, c’est passer à côté du message du Bouddha. En réalité, éprouver du désir signifie que l’on n’est pas satisfait du moment présent. Dès que le désir surgit dans notre esprit, il s’accompagne aussitôt de pression liée à un sentiment de dette ou de manque — et donc de mal-être.
La « soif », c’est le mal-être.
Ce que le Bouddha nous invite à faire, c’est reconnaitre cela. On découvre alors que lâcher prise du désir ne revient pas à renoncer à un plaisir, mais à éliminer le mal-être ici et maintenant et, à la place, éprouver de l’apaisement et de la satisfaction.
Lorsqu’on voit cela clairement pour la première fois, on réalise que l’on est responsable de notre propre mal-être. Le mal-être ne vient pas du monde extérieur, il vient de notre attitude. C’est une dynamique active, que l’on « produit » — souvent sans en avoir conscience. Dès lors, il est possible d’arrêter d’y contribuer activement. C’est l’abandon ici et maintenant de la « soif » et donc la cessation du mal-être ici et maintenant.
Repensez à un moment de pleine satisfaction, simplement assis dans votre fauteuil. À ce moment, vous n’aviez besoin de rien. Mais si vous imaginez rester ainsi pendant des heures, cela deviendrait vite une torture pour vous, car l’insatisfaction reviendrait rapidement. Or, ce que propose le Bouddha, c’est un entrainement graduel permettant de maintenir cet état indéfiniment. C’est ça, l’abandon de la « soif ».
Il est crucial de bien comprendre que cette Noble Vérité de la cessation du mal-être doit être expérimentée ici et maintenant. Il ne s’agit pas de s’adonner à une pratique, comme la concentration sur la respiration, en espérant qu’à un moment futur, par magie, la cessation se produira. Avec cette croyance, on n’avancera jamais sur la Voie. Au contraire, abandonner le désir et faire l’expérience de la fin du mal-être dans l’instant présent, c’est cela la pratique et rien d’autre. Toutes les méthodes, techniques et pratiques ne font que faciliter ce processus ; elles ne le créent pas.
Pour avancer sur cette Voie, il faut comprendre que samatha (calme) et vipassanā (discernement) sont les instruments par lesquels l’esprit accède graduellement à la libération. La retenue face au désir, la patience et l’attention constante développent le calme (samatha), qui donne le recul nécessaire pour voir le désir tel qu’il est (vipassanā) : source immédiate de mal-être.
Le problème, bien sûr, c’est que nous ne contrôlons pas l’apparition du désir en nous. Si, par la réflexion, nous parvenons à l’abandonner réellement dans l’instant, nous verrons que la fin du désir est la fin du mal-être ici et maintenant. Mais cette situation est plus l’exception que la règle. Plus souvent, un désir surgit soudainement et refuse de s’en aller, malgré toutes nos contemplations sur l’Enseignement.
Que faire alors ? Il faut exercer de la retenue, résister et ne pas céder. On abandonne toute intention d’assouvir ce désir. Un désir se manifeste, vous lui dites « non » et vous ne réagissez pas. Cet instant de retenue peut être difficile ; à peine avez-vous repoussé la pulsion qu’elle revient. C’est ici que le discernement entre en jeu : observer la nature de ce désir, voir clairement son aspect brûlant, et choisir en conséquence de ne pas y répondre, encore et encore, plusieurs minutes, heures ou jours s’il le faut. Tant qu’il persiste, l’attitude juste est celle d’une patience infinie. Même si ce désir frappe à votre porte pendant un million d’années, vous ne l’accueillerez pas.
À force de patience, le désir disparait complètement. C’est inévitable : il est impermanent. À ce moment-là, vous faites l’expérience de la cessation de la souffrance, avec le recul. Vous vous souvenez du mal-être que vous viviez et constatez que vous en êtes enfin libéré. Vous voyez que le Bouddha avait raison : abandonner le désir, c’est vraiment la fin de la souffrance.
Dire « non » au désir n’est jamais impossible dans l’instant. Même lorsqu’il semble nous submerger, il reste toujours un espace où notre choix peut s’exercer. Un fumeur pris d’une envie pressante peut, par exemple, attendre trente secondes avant d’allumer sa cigarette. Il a au moins cette force. Il faut simplement comprendre que cet effort devra être répété, encore et encore, jusqu’à ce que le désir se lasse de lui-même. L’esprit doit apprendre à demeurer immobile pendant que la vague de pression le traverse. La patience est ici la clé : chaque refus calme un peu plus la soif, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne d’elle-même.
Une fois que l’on a vu que la cessation du désir correspond bien à celle du mal-être, nous disposons de la perspective juste pour dire non au désir, encore et encore. Oui, cet effort est ressenti comme du mal-être, mais celui-ci était déjà présent intrinsèquement dans chaque désir manifesté auparavant. Il est essentiel de le comprendre : dire non à nos désirs ne crée pas de mal-être. Ce mal-être est là, sous-jacent, depuis le début — il l’a toujours été. On ne fait que le révéler. C’est simplement notre ignorance qui nous empêchait de le voir.
Néanmoins, nous savons désormais que cette pression finira par disparaitre. Ce désir n’est ni « nous », ni « à nous ». Nous pouvons l’ignorer complètement et attendre qu’il passe. Le discernement nous permet de garder cette perspective, de voir le processus dans sa globalité, et de ne pas perdre courage face à la répétition nécessaire.
Abandonner le désir ne se limite pas à dire « non » l’espace d’un instant. La « soif », c’est tout notre esprit qui tend vers un objet. Il faut la reconnaitre et réellement, sincèrement et fondamentalement l’abandonner en renonçant à la croyance qu’assouvir tout désir peut réellement nous rendre heureux. Il faut reconnaitre le désir, en lui-même, comme étant du mal-être. Ainsi, peu importe ce vers quoi il pointe, nous le rejetons en lui-même. Cela demande de l’attention (à nos intentions profondes), de la remémoration (des paroles du Bouddha) et de la réflexion (présenter encore et encore l’Enseignement à l’esprit agité), jusqu’à ce que le message s’imprègne et que l’esprit lâche enfin ce désir.
En effet, c’est l’esprit (citta) qui se libère, non l’intellect (mano). L’intellect peut comprendre que le désir provoque du mal-être sans que le message ne pénètre plus profondément. C’est pourquoi l’entrainement est graduel. Au fil de ces expériences, vous constaterez que le désir, lorsqu’on s’y attache, est brûlant et douloureux. À force de répétitions, vous le lâcherez. Alors apparaitra l’apaisement, la cessation momentanée du mal-être.
À force de revivre cela encore et encore, le message s’ancre de plus en plus profondément. L’esprit devient réticent à suivre le désir, incapable de nier que c’est aller vers le mal-être. C’est l’apogée du discernement (vipassanā). C’est pour cela aussi, comme nous le verrons, que la source ultime du problème est en réalité l’ignorance. Avec l’éradication totale de l’ignorance, le désir disparait totalement et avec lui le mal-être.
Voir la cessation de la souffrance ici et maintenant, c’est percevoir la voie qui mène au Nirvana, c’est entrer dans le « courant ». Ce n’est pas le Nirvana complet, mais le premier pas sur le chemin (Octuple Sentier) en direction de la libération.
Lorsqu’on a vu par soi-même que le Nirvana était réel, il s’agit alors de suivre cet Octuple Sentier et de se déconditionner progressivement jusqu’à la libération totale. L’Octuple Sentier, dans son essence, consiste en l’abandon du désir, instant après instant. C’est cela la Voie, en quelques mots.
Le Bouddha définit le Nirvana comme la destruction de l’avidité, de l’aversion et de la confusion (besoin de distraction ou d’ignorer la réalité). L’esprit ne ressent plus aucune pression d’agir selon ces trois poisons. Il est libéré. La pratique consiste donc à dire non à ces trois poisons, à chaque instant, du matin au soir, jour après jour, jusqu’à ce que l’esprit les ait complètement et irrémédiablement abandonnés. Car c’est cela que le Bouddha a découvert : ces poisons doivent être entretenus. L’ignorance entretient l’ignorance.
Cette ignorance des Quatre Nobles Vérités, que le Bouddha cible comme étant l’origine ultime du mal-être, n’est pas tant une absence de connaissances intellectuelles. D’ailleurs, vous verrez que les Vérités révélées par la perspective juste ne sont pas transcendantes. C’est à la portée de tous de les comprendre, certaines sont même des évidences.
Comme Dr Florian-Lennert Adrian Lau[1] l’explique sur sa chaine YouTube, l’ignorance est plutôt une attitude. C’est à la fois un manque de connaissances (entendre et comprendre les Quatre Nobles Vérités), certes, mais aussi la perpétuelle distraction active que nous cultivons et qui nous empêche de voir et de comprendre l’Enseignement. C’est une attitude active que nous entretenons à chaque fois que nous cédons aux trois poisons.
Si nous n’étions pas aveuglés par ces trois poisons, la Voie serait claire pour nous. C’est pourquoi il est essentiel d’entendre la parole d’un autre pour se libérer, car nous sommes coincés dans ce cercle vicieux de distraction et d’ignorance perpétuelles. C’est en ignorant (en refusant de voir) ces Vérités que l’on entretient l’ignorance. Si l’on cesse cet entretien, les trois poisons finissent par s’essouffler puis disparaitre, tout comme une plante que l’on oublierait d’arroser.
On peut voir le travail de ne plus céder aux trois poisons comme l’effort d’un funambule. Quand l’esprit penche du côté de l’avidité, on tend vers l’autre côté et on dit « non » à cette avidité. Lorsque l’esprit penche vers l’aversion, on rétablit l’équilibre en allant dans l’autre sens en acceptant le ressenti que l’on voudrait éliminer (de ce fait nous lâchons prise de l’aversion). Quand l’esprit fait face à un ressenti neutre, on reste bien en équilibre et on ne l’ignore pas en se distrayant. En quelques mots, c’est cela la Voie du milieu.
La cessation du mal-être dont le Bouddha parle est cet instant où le désir a cessé enfin (du moins temporairement). Et lorsque tout désir s’est totalement éteint, alors c’est le Nirvana complet.
En conclusion, la cessation du mal-être n'est pas un événement magique qui nous tombe dessus, mais le résultat d'un entraînement graduel et d'une patience ferme face à nos propres poisons. Chaque fois que nous choisissons la retenue plutôt que la réaction, chaque fois que nous restons immobiles au cœur de la tempête du désir, nous affaiblissons l'emprise de l'ignorance. En cessant d'arroser les racines de l'avidité et de l'aversion, nous laissons naturellement place à la clarté. La Voie du Milieu est ce travail d'équilibre permanent, un chemin exigeant mais libérateur qui, pas après pas, nous conduit vers l’apaisement du Nirvana.
[1] « What Avijja REALLY is », The Dhamma Hub. Disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=HFgd0F6wBCA&t=93s
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