Dukkha-Nirodha : Réflexions
Aujourd’hui, la « pleine conscience » est souvent définie comme une capacité à rester dans le moment présent, à porter attention à ce qui se passe ici et maintenant, sans jugement. Cette approche est devenue omniprésente : méditation de pleine conscience, gestion du stress, amélioration de la performance, bien-être au travail, etc.
Et pourtant, malgré tous ces efforts pour « rester présent », nous continuons à souffrir, à déprimer et à stresser. Alors nous nous disons : je n’y arrive pas, je ne suis pas assez concentré, mon attention s’échappe trop vite.
En réalité, il est normal et attendu que nous échouions car ce n’est pas là que se situe le problème. En effet, le Bouddha ne parlait pas de ce que l’on désigne aujourd’hui par « pleine conscience ». Notre effort étant mal placé, il est logique que les résultats ne soient pas à la hauteur de nos espérances.
Sati n’est pas seulement être présent
Si l’on trace l’origine du concept de « pleine conscience », on finit par arriver à un terme pali employé par le Bouddha : sati. Dans les textes anciens, sati signifie avant tout « remémoration », « mémoire active », « rappel » et dans certains contextes « attention ». Il ne s’agit pas simplement d’être conscient de l’instant présent, mais de se souvenir de ce qui est sain et de ce qui ne l’est pas, ici et maintenant. De plus, il faut garder à l’esprit ce qui doit être fait : abandonner ce qui est néfaste et cultiver ce qui est bénéfique du point de vue de la libération du mal-être, du stress et de la souffrance mentale.
Pourquoi souffrons-nous selon le Bouddha ?
Non pas parce que nous ne sommes pas assez concentrés sur le présent, mais parce que, dans le présent même, nous accueillons et développons volontairement des états mentaux nuisibles.
Ces états sont bien identifiés dans les textes anciens :
Les trois poisons
l’avidité / le désir
l’aversion / la haine
la distraction / la confusion
Les cinq obstacles
le désir sensoriel
l’aversion
l’indolence et la paresse
l’agitation et le remords
le doute
Le moment clé n’est donc pas celui où « je ne suis plus dans le présent », mais celui où un de ces états se présente à la conscience et où je choisis de le laisser entrer, où je le nourris, où je m’identifie à lui.
C’est précisément là que sati intervient.
Resident Evil 2 : une métaphore étonnamment parlante
Dans Resident Evil 2, le joueur évolue dans les couloirs d’un commissariat, un lieu étroit, anxiogène, rempli de zombies. Mais surtout, un ennemi particulier hante le jeu : Mr X.
Mr X est invulnérable. Il ne peut pas être vaincu. Il patrouille sans relâche. S’il vous voit ou s’il vous entend, il se met à votre poursuite, inexorablement. Pour survivre, une chose est essentielle : une vigilance constante. Mais attention : cela ne signifie pas être crispé, tendu, hyper-concentré sur chaque seconde du jeu.
Le cœur de la stratégie est ailleurs. Il faut ne jamais perdre de vue ce qui réveille Mr X :
le bruit excessif,
les tirs inutiles,
les comportements imprudents dictés par la panique.
Vous êtes entouré de zombies. La tentation est immense de tirer immédiatement pour éliminer la menace et soulager la pression de la peur ici et maintenant. Cela procure un soulagement immédiat : le zombie tombe, le danger a disparu, la tension baisse.
Mais vous savez quelque chose de plus large. Vous vous souvenez : si je tire maintenant, j’attire Mr X. Il vaut mieux contourner, ralentir, accepter l’inconfort provisoire de la peur et du danger. Ce choix, moins satisfaisant à court terme, augmente vos chances de survie.
Mr X comme métaphore de Māra
Dans les enseignements bouddhiques, Māra est la personnification des forces qui maintiennent les êtres dans la souffrance : l’avidité, l’aversion, la peur, la confusion, la complaisance. Māra n’est pas nécessairement un démon extérieur au sens naïf ; il est une métaphore vivante de ce qui, en nous, sabote la libération.
Le Bouddha répète inlassablement qu’il ne faut pas « mordre aux appâts de Māra ». Quelque chose est perçu par les cinq sens. Cela génère du désir ou de l’aversion. Une pression apparaît : je veux, je ne veux pas, je dois me débarrasser de ça, je m’ennuie et je dois me distraire.
La tentation est immédiate : céder pour faire disparaître l’inconfort, pour se sentir mieux maintenant. Mais la vision juste se souvient : Le Bouddha m’a prévenu. Si je mords à cet appât, Māra fera de moi ce qu’il veut. Je resterai pris dans le stress, la peur, le mal-être, le désespoir.
Exactement comme dans Resident Evil 2, la sagesse n’est pas de réagir impulsivement, mais de se souvenir des conséquences, d’avoir une vision plus large que la simple urgence du moment présent.
C’est cela que le Bouddha appelle la pleine conscience « juste ».
Activer la pleine conscience juste
La pleine conscience juste n’est pas une hyper-présence tendue. C’est une mémoire vivante de l’enseignement appliquée à l’instant présent. C’est une vigilance du contenu de notre esprit avec le contexte plus large de ce qui cause la souffrance selon le Bouddha.
Elle reconnaît :
voici un appât de Māra,
voici un poison ou un obstacle qui cherche à entrer,
voici une impulsion séduisante mais dangereuse.
Et la « pleine conscience » se souvient : Je n’ai pas besoin de tirer sur tous les zombies. Je n’ai pas besoin de céder à chaque pression. Je peux choisir ce qui me conduit réellement hors de la souffrance.
Conclusion
La pleine conscience, telle qu’elle est souvent présentée aujourd’hui, risque de passer à côté de l’essentiel : le moment précis où nous consentons à ce qui nous nuit. Nous ne voyons pas que c’est quelque chose que nous faisons volontairement. Il ne s’agit pas tellement de perdre sa concentration mais plutôt de sombrer volontairement dans la négligence. Si l’on pense que nous avons échoué par manque de concentration, nous ne voyons jamais où l’effort juste doit porter : cet instant où nous accueillons volontairement ce que nous savons pourtant être néfaste.
Le Bouddha ne nous demande pas d’être parfaitement présents. Il nous demande de nous souvenir, encore et encore, de ce qui mène à la souffrance et de ce qui y met fin. Il nous encourage à ne pas agir de manière qui contredirait cette compréhension.
Et parfois, un jeu vidéo d’horreur nous le rappelle mieux qu’un long discours : ce n’est pas le monstre qui nous détruit, c’est le moment où nous oublions ce qui le réveille.
Dukkha-Nirodha :
méditations bouddhistes à Ciney
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N°1 Route d’Auwez 5590 Ciney
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