Dukkha-Nirodha : Réflexions
Dukkha : comprendre le mal-être
Le nom de l’association Dukkha-Nirodha fait directement référence au cœur de l’enseignement du Bouddha : la compréhension du mal-être et la possibilité de sa fin. Cette première réflexion a pour but d’éclairer la première partie de ce nom : dukkha.
Dans la tradition bouddhiste, dukkha n’est pas un concept abstrait ni une théorie pessimiste sur la vie. Il s’agit d’une réalité à comprendre, intimement liée à notre expérience la plus ordinaire. Le Bouddha insiste d’ailleurs très clairement sur ce point : le mal-être ne doit pas simplement être constaté, il doit être compris.
Comprendre dukkha, ce n’est pas accumuler des idées à son sujet, mais observer ce qui se passe en nous, ici et maintenant. Et ce que l’on découvre alors est fondamental : chaque fois que le mal-être est présent, la soif (le désir) est également présente. Les deux apparaissent ensemble, comme deux faces d’une même expérience, bien que l’un (mal-être) dépend de l’autre (soif, désir).
C’est en voyant cette relation directe que la voie s’ouvre : on ne peut pas aller vers la fin du mal-être sans d’abord comprendre intimement son origine.
La Noble Vérité du mal-être
La naissance est mal-être, la vieillesse est mal-être, la maladie est mal-être, la mort est mal-être ; être uni à ce que l'on n'aime pas est mal-être, être séparé de ce que l'on aime est mal-être, ne pas obtenir ce que l'on désire est mal-être. En résumé, les cinq agrégats de saisie sont mal-être. (…)
La Noble Vérité du mal-être doit être comprise.
(Samyutta Nikāya 56.11, Dhammacakkappavattanasutta, « La mise en mouvement de la roue de l’Enseignement »)
Le terme pāli dukkha, que je traduis ici par « mal-être », est difficile à rendre pleinement en français tant sa portée est vaste. D’autres mots, comme malaise, souffrance mentale ou même stress, en éclairent certains aspects, sans jamais en épuiser le sens. Dukkha désigne avant tout un sentiment sous-jacent de malaise, de mal-être, parfois insoutenable (souffrance mentale ou physique extrême) et parfois subtil (simple insatisfaction diffuse).
La première Noble Vérité pose un constat universel : nous sommes tous sujets au mal-être. Il peut être vécu directement (douleur, tristesse, frustration) ou indirectement, par anticipation de la vieillesse, de la maladie et de la mort qui nous attendent inéluctablement. Seuls les êtres éveillés ne sont plus affectés par cette omniprésence de dukkha.
Le Bouddha illustre le constat de la présence de dukkha dans notre expérience par des situations que chacun reconnait : être uni à ce que l’on n’aime pas, être séparé de ce que l’on aime, ne pas obtenir ce que l’on désire. Même lorsque la vie semble « aller bien », ces dynamiques sont à l’œuvre. Le mal-être n’est donc pas une anomalie : il est structurel, inhérent à notre manière ordinaire de vivre et de percevoir.
Les trois formes de mal-être
Le Bouddha distingue également trois manières dont le mal-être se manifeste dans l’expérience humaine :
le mal-être de la souffrance (dukkha-dukkhatā) : l’inconfort physique ou mental directement ressenti ;
le mal-être du changement (vipariṇāma-dukkhatā) : même ce qui est agréable devient source de souffrance, car tout change et finit par disparaître ;
le mal-être du conditionnement (saṅkhāra-dukkhatā) : le fait que toute expérience soit dépendante de causes et de conditions, donc fondamentalement instable et insatisfaisante.
La troisième forme est la plus subtile. Elle pointe vers une vérité profonde : même en l’absence de douleur mentale ou physique manifeste, notre existence même demeure instable, précaire, hors de notre contrôle. En effet, à chaque instant, nos organes peuvent faillir, nous pourrions manquer de nourriture, d’eau et même d’oxygène. Cela peut arriver à tout instant. Comme le Bouddha le dit, quatre montagne se dirigent droit sur nous pour nous ensevelir et rien ne permet de les éviter. Elles arrivent à toute allure. On ne sait juste pas quand elles nous atteindront exactement. Nous vivons en occultant ce fait, mais une partie de nous ne l’oublie jamais complètement, d’où ce mal-être sous-jacent, cette crainte existentielle et métaphysique.
Les cinq agrégats de saisie
La première Noble Vérité se conclut par une formule énigmatique : « En résumé, les cinq agrégats de saisie sont mal-être. »
Les cinq agrégats (le corps, les ressentis, les perceptions, les intentions et la conscience) constituent l’ensemble de notre expérience vécue à la première personne. Le Bouddha parle ici d’agrégats de saisie, c’est-à-dire de l’identification et de l’attachement à ces éléments : nous croyons que c’est « moi », que cela m’appartient, que cela doit être protégé.
Et c’est là que la vision du Bouddha devient radicale : l’attachement à n’importe quel élément de notre expérience subjective est source de mal-être, puisqu’on ne peut pas les protéger éternellement.
La cause du mal-être : la « soif »
C’est le désir ou la « soif » qui est à l’origine de la continuation de l’existence. Elle s’accompagne de jouissance passionnée et procure du plaisir çà et là. En d’autres termes, c'est la « soif » de plaisirs des sens, la « soif » d'existence et la « soif » de non-existence. (…)
La cause de la souffrance doit être abandonnée.
(Samyutta Nikāya 56.11, Dhammacakkappavattanasutta, « La mise en mouvement de la roue de l’Enseignement »)
Le Bouddha ne condamne pas tous les désirs indistinctement. Il pointe quelque chose de beaucoup plus précis : la soif (taṇhā), le désir-passion empreint d’insatisfaction. C’est ce mouvement intérieur qui dit « il me faut », « j’ai besoin de » ou au contraire « je ne veux pas de ça ». C’est la réaction qui surgit lorsque l’instant présent ne suffit plus, lorsqu’il faut obtenir quelque chose, devenir quelqu’un d’autre ou éliminer un ressenti désagréable.
On distingue traditionnellement trois formes de soif :
la soif des plaisirs des sens,
la soif d’existence (devenir quelqu’un d’autre, obtenir un certain statut),
la soif de non-existence (se débarrasser d’un état, d’une identité, d’une expérience, d’un ressenti).
Dans tous les cas, la soif se manifeste ici et maintenant comme une tension intérieure, une pression nous poussant à agir. Ne pas suivre le désir est ressenti comme désagréable, parfois insupportable. C’est précisément cette pression qui constitue le mal-être par origine dépendante.
Observer cela est essentiel : chaque fois que le mal-être apparaît, la soif est déjà là. Il n’y a pas de décalage temporel : accueillir la soif, c’est contracter immédiatement une dette, un manque à combler. C’est inviter l’insatisfaction à prendre le contrôle de notre esprit. Dukkha et taṇhā surgissent ensemble dans l’expérience, l’un dépendant de l’autre.
Quand le Bouddha nous dit qu’il faut comprendre le mal-être, dukkha, c’est cette relation qu’il nous demande d’observer jusqu’à ce que tout doute à son sujet ait complètement disparu de notre esprit.
Les trois poisons
Cette soif prend concrètement trois formes, appelées les trois poisons de l’esprit :
La tendance sous-jacente à l’avidité doit être abandonnée en présence d’un ressenti agréable.
La tendance sous-jacente à l’aversion doit être abandonnée en présence d’un ressenti douloureux.
La tendance sous-jacente à la confusion doit être abandonnée en présence d’un ressenti neutre.
(Saṁyutta Nikāya 36.3, 1. Sagāthāvagga, Pahānasutta, « Abandonner »).
Ces tendances automatiques nous poussent à réagir sans cesse, à chercher ailleurs ce qui semble manquer ici. Elles sont appelées « poisons » parce qu’elles empoisonnent l’instant présent, créant une insatisfaction chronique.
La confusion se manifeste par la distraction permanente que l’on cultive en réaction à un ressenti neutre. Nous sommes confus : alors que le ressenti n’a rien de désagéable, nous voulons quand même nous en débarrasser. Cette incapacité à rester avec ce qui est neutre (et donc ennuyeux pour nous) est un poison au même titre que les deux autres car, là encore, une pression subtile est à l’œuvre.
Comprendre pour pouvoir abandonner
C’est pourquoi le Bouddha affirme que le nirvana est la destruction de ces trois poisons.
« Vénérable Sāriputta, on parle de cette chose appelée “nirvana”. Qu’est-ce que le nirvana ? »
« Vénérable, la cessation de l’avidité, de l’aversion et de la confusion (ou distraction) est appelée nirvana. »
(Saṁyutta Nikāya 38.1, Jambukhādakavagga, Nibbānapañhāsutta)
Lorsque l’esprit ne ressent plus cette pression d’agir selon les trois poisons, il est complètement libéré.
Le problème, c’est que notre point de départ est une identification totale avec le désir, l’aversion et la confusion lorsqu’ils se manifestent en nous. De plus, nous n’avons pas conscience de leur connexion avec la souffrance mentale. Nous les voyons comme nos amis les plus intimes qui veulent notre bien. Le Bouddha, lui, nous enseigne qu’ils conspirent contre nous en secret et qu’un disciple avisé doit apprendre à ne plus les accueillir à bras ouverts et, au contraire, leur fermer sa porte.
C’est pour cela que cette liberté dont le Bouddha parle ne s’atteint pas par la croyance ou la volonté seules. Elle passe par la compréhension directe : voir encore et encore comment le mal-être dépend de la soif, comment il naît à chaque instant où l’on s’attache au désir ou à l’aversion manifestés dans notre esprit.
Comprendre dukkha, c’est déjà commencer à en sortir. En effet, pour être libéré, il faut que l’esprit se détourne de lui-même des trois poisons. Et pour cela, toute passion interne par rapport à eux doit cesser. Ce n’est possible que si l’esprit assimile complètement que désir et mal-être ne sont qu’une seule et même chose, par origine dépendante.
C’est précisément ce chemin d’observation et de pratique que ce blog (et l’association Dukkha Nirodha) propose d’explorer, pas à pas.
Dukkha-Nirodha :
méditations bouddhistes à Ciney
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